Parmi les nombreuses propositions pour transformer Postes Canada, la banque postale est souvent celle qui retient l’attention. Une telle initiative cible de multiples problèmes de société en même temps : elle représente une source de revenus stable pour le service postal, favoriserait la démocratisation des services financiers et bonifierait les services publics. Contrairement aux grandes banques qui privilégient les profits, une banque postale servirait d’abord et avant tout l’intérêt public.
Dans le monde entier, les services postaux sont à la base de l’inclusion financière. Ils offrent des services bancaires à moindres frais aux tranches de la population toujours mal desservies parce qu’elles ne représentent pas une clientèle assez lucrative pour susciter l’intérêt des grandes banques.
Au Canada, ils sont des millions à ne pas avoir accès aux services bancaires dont ils ont besoin, ce qui les forcent à se tourner vers des entreprises sans scrupules de prêts sur salaire et d’encaissement de chèques. Dans les nombreuses collectivités où les grandes banques ont décidé de fermer leur succursale, laissant la population sans services, les bureaux de poste semblent tout désignés pour combler ce vide.
Mais les clientèles mal desservies ne seraient pas les seules à bénéficier d’une banque postale. Le secteur bancaire du Canada est l’un des moins concurrentiels au monde, dominé par une poignée de grands joueurs qui facturent à leur clientèle des milliards de dollars en frais abusifs chaque année.
La plupart des gens en ont assez de se faire vider les poches par leur banque et voudraient que ça change. Une banque postale appartenant au secteur public viendrait introduire une concurrence saine et une option abordable et de confiance, loin de l’oligopole des banques.
Une banque postale canadienne pourrait aussi remplir un rôle de premier plan comme investisseur public. Elle pourrait réaliser des investissements stratégiques dans les domaines négligés par les grandes banques. En France, la Banque Postale donne l’exemple en étant le plus grand fournisseur au pays de services bancaires et de crédit aux coopératives, aux logements sociaux, aux hôpitaux et aux organismes à but non lucratif.
Selon nos projections financières, dont le calcul est fondé sur les résultats d’institutions bancaires locales et de banques postales comparables, même un succès modeste dans le secteur bancaire permettrait à Postes Canada de stabiliser sa situation financière, tandis qu’un grand succès lui permettrait d’améliorer considérablement ses perspectives d’avenir. Notre scénario le plus optimiste prévoit un revenu net assez grand pour lui permettre d’éponger son déficit et de réaliser les investissements dont elle a besoin pour diversifier encore davantage ses activités.
Où en serions-nous si une banque postale avait été créée il y a dix ans?
Imaginons qu’il y a dix ans, le gouvernement canadien ait pris au sérieux la recommandation de lancer des services bancaires postaux et mis sur pied la Banque postale du Canada (BPC). Cette banque imaginaire a bénéficié du soutien et des outils nécessaires pour percer sur le marché, et a notamment obtenu le statut de banque à charte, ce qui lui donne le droit d’offrir une gamme complète de services financiers.
Nous avons préparé trois scénarios hypothétiques du portrait financier de cette banque dix ans plus tard, en 2024-2025. Aux fins de cet exercice, le succès de la BPC est calculé selon les parts de marché qu’elle a réussi à obtenir auprès de la clientèle effectuant des dépôts à une institution financière, comme une banque ou une coopérative :
- Faible succès : 1,5 % de tous les dépôts au pays, estimés à 57 milliards $;
- Succès modéré : 2,5 % de tous les dépôts au pays, estimés à 94 milliards $;
- Grand succès : 3,5 % de tous les dépôts au pays, estimés à 132 milliards $.
La majorité des affaires de la BPC serait générée grâce à son réseau national, qui proposerait des services bancaires de première ligne abordables aux particuliers et aux petites et moyennes entreprises. on objectif serait d’être rentable, mais son mandat demeurerait d’intérêt public et prévoirait la prestation de services bancaires à moindres frais, en particulier aux personnes et aux collectivités mal desservies.
Tout au long de l’analyse, nous nous sommes servis des principales coopératives financières comme point de référence parce que leur clientèle et leurs services correspondent à ceux d’une banque postale. En effet, ces institutions financières proposent des services bancaires aux petits utilisateurs plutôt qu’aux grandes sociétés et aux plus fortunés.
Quelle taille pourrait atteindre la Banque postale du Canada?
Notre estimation de la taille potentielle de la BPC prend appui sur le montant des dépôts. Le ratio utilisé est semblable à celui des grandes coopératives financières, soit un dépôt d’environ 38 000 $ par client. Selon le succès obtenu, la BPC pourrait compter de 1,5 million à 3,4 millions de clients aujourd’hui.
Ces projections sont étayées par une étude commandée par le ministère des Services publics et de l’Approvisionnement. D’après l’étude, environ 19 % des adultes au Canada ont manifesté leur intérêt pour les services bancaires de Postes Canada si ceux-ci leur étaient proposés. Comme le pays comptait 31 millions d’adultes en 2022, on parle ici d’un bassin de clients potentiels de près de six millions de personnes.
La taille de l’actif d’une banque s’estime selon la valeur des dépôts de sa clientèle. Du point de vue de la banque, les dépôts constituent un passif qu’elle doit à ses clients pouvant servir, sous forme de prêt ordinaire ou hypothécaire, à financer la création ou l’achat d’actifs. Les dépôts représentent habituellement la moitié de la totalité des fonds d’une banque canadienne de taille moyenne. Si nous appliquons ce ratio à la BPC, la taille de son actif se situerait entre 113 milliards $ et 264 milliards $.
Quel revenu la Banque postale du Canada pourrait-elle engranger?
Si l’on compte les quatre principales sources de revenus d’une institution financière, c’est-à-dire le revenu net d’intérêts, la gestion de portefeuille, les revenus autres que d’intérêts et les paiements, notre banque postale hypothétique aurait pu engendrer entre 1,9 milliard $ et 4,4 milliards $ de bénéfices nets si elle avait été fondée il y a dix ans.
Revenu net d’intérêts
Le revenu net d’intérêts correspond au revenu qu’une institution financière tire des intérêts qu’elle facture sur les dettes. Ce revenu est calculé en soustrayant les intérêts versés par une banque (par exemple, les paiements versés aux clients pour leurs dépôts) des revenus d’intérêts qu’elle perçoit sur des actifs générant des intérêts tels que les prêts ordinaires, les prêts hypothécaires ou les obligations gouvernementales.
En supposant un taux de rendement net moyen de 1,6 %, la BPC aurait pu réaliser entre 979 millions et 2,3 milliards $ de revenus nets d’intérêts. Il s’agit là d’une estimation modeste d’un montant qui aurait pu être plus élevé en pratique. À titre comparatif, la Fédération des caisses Desjardins du Québec affiche régulièrement une marge nette d’intérêts de plus de 2,5 %.
Gestion de portefeuille
La gestion de portefeuille est une source importante de revenus pour les banques. Elle comprend les frais et les commissions liés, par exemple, aux services de conseil ou à la gestion de l’épargne-retraite ou de portefeuille de placement. Supposons que le taux de rendement moyen est de 0,6 % sur ses actifs en gestion, la BPC aurait pu générer entre 414 millions $ et 965 millions $ de revenus.
Revenus autres que d’intérêts (principalement des frais de service)
Cette catégorie fourre-tout regroupe principalement les frais de service (autres que ceux liés à la gestion de portefeuille ou à l’utilisation de cartes bancaires), tels que les frais de compte, de découvert ou de change. Elle comprend également un montant marginal correspondant aux recettes et aux pertes normales dans le cadre des activités d’investissement et de gestion des risques du secteur bancaire. En supposant que les frais de la BPC sont moindres que ceux de ses concurrents et que sa tarification ressemble à celle d’une grande coopérative financière comparable (soit d’environ 270 $ par utilisateur), nous estimons qu’elle aurait pu percevoir entre 395 millions $ et 922 millions $ de revenus autres que d’intérêts.
Paiements
Enfin, la plupart des banques isolent les recettes provenant de cartes bancaires et de cartes de crédit. Cette catégorie comprend les frais annuels et de transaction des cartes ainsi que les frais facturés aux commerces qui acceptent les paiements par carte de crédit. En 2024-2025, les grandes banques du Canada ont perçu environ 90 $ de paiements par client. Disons qu’ici la moyenne serait de 70 $ par client, la BPC aurait perçu de 102 millions $ à 239 millions $ de paiements.
Total des revenus
Au total, les revenus de la BPC oscilleraient entre 1,9 milliard $ et 4,4 milliards $ selon le scénario, ce qui représenterait de 17 % à 32 % des revenus totaux de la Société canadienne des postes. Il ne faut pas non plus oublier que ce total est à priori incomplet puisqu’une banque postale a bien d’autres moyens de gagner de l’argent.
Quel est l’apport de la Banque postale sur le chiffre d’affaires de Postes Canada?
Pour gagner de l’argent, il faut en dépenser, et s’il faut dépenser 5 milliards $ pour en gagner 4 milliards, ça ne vaut pas la peine. Pour évaluer l’apport réel des activités d’une banque postale sur le chiffre d’affaires de la Société canadienne des postes, il faut aussi en évaluer les coûts d’exploitation.
Si l’on suppose un ratio d’exploitation de 68 % (similaire à celui de banques nationales de taille moyenne, de grandes coopératives financières et de banques postales de l’étranger), le revenu de la BPC correspondrait à 32 % des recettes après déduction des coûts d’exploitation.
Il est maintenant possible d’imaginer la participation de la BPC au chiffre d’affaires de la Société, qui, en 2024-2025, enregistrait une perte de 987 millions $. Le tableau suivant montre la différence qu’une banque postale aurait eue sur les résultats financiers de Postes Canada, selon son degré de succès.
Autrement dit, la BPC n’aurait eu besoin que de 2,5 % du marché des dépôts (soit 97 milliards $) pour que ses revenus suffisent à éponger la totalité du déficit du service postal. Ses revenus auraient permis de stabiliser la situation financière de la Société, voire d’accumuler un solide excédent si ses recettes avaient continué d’augmenter légèrement au cours des années suivantes.
Dans le scénario le plus optimiste, la Banque postale aurait amélioré radicalement le portrait financier de Postes Canada. Une filiale bancaire rassemblant 3,5 % du total des dépôts au Canada (132 milliards $) aurait généré suffisamment de recettes pour effacer le déficit causé par les activités principales de Postes Canada, et l’excédent aurait pu être réinvesti pour bonifier et diversifier encore davantage ses services.
Même le scénario le plus optimiste est crédible
Les chiffres peuvent paraître improbables, mais une banque postale dont l’actif dépasse les 260 milliards $ et qui génère 4 milliards $ de revenus n’a rien d’impossible. Le tableau ci-dessous compare notre banque postale hypothétique à son meilleur au succès réel de banques postales de l’étranger.
Nos projections peuvent sembler modestes lorsqu’elles sont replacées dans le contexte du secteur bancaire canadien. On croit souvent qu’une banque postale n’a aucune chance de réussite au Canada parce qu’il est futile de tenter de faire concurrence aux grandes banques qui dominent le secteur. C’est faux.
Pour mettre sur pied une banque postale dont le succès suffirait à faire dévier la trajectoire actuelle de Postes Canada, il n’est pas nécessaire de rivaliser avec les géants du secteur sur la taille et la rentabilité. Même en facturant moins de frais et en offrant de meilleurs services que les cinq grandes banques, une banque postale serait rentable.
Dans le scénario le plus optimiste, les recettes avant impôt de la BPC sont au tiers seulement des recettes de la Banque Nationale ou de Desjardins, et pourtant il n’en faut pas plus pour garantir la viabilité financière de Postes Canada. La marge de 32 % correspond à la moyenne exacte des institutions de l’échantillon figurant ci-dessus.
Il est temps de mettre sur pied une banque postale
Malheureusement, le gouvernement n’a pas créé de banque postale quand il l’aurait fallu, mais il n’est jamais trop tard pour rectifier la situation. Il faudra sans doute des fonds publics et un soutien considérable, toutefois nous avons là un réel projet national d’envergure.
Même si la banque postale ne devient pas rentable du jour au lendemain, l’attente ne devrait pas être longue. Au Portugal, BancoCTT est devenue pleinement fonctionnel en 2016, et elle a atteint le seuil d’équilibre financier au troisième trimestre de 2019. En Autriche, la nouvelle Bank99 contribue déjà aux revenus du service postal, quelques années seulement après son lancement en 2020.
La mise en place d’ententes avec des institutions financières déjà établies est une méthode fiable pour développer des services bancaires postaux en prévision du lancement d’une banque postale. Les partenariats d’aujourd’hui, comme le compte d’épargne offert grâce à la société KOHO, sont à la fois une source immédiate de revenus et un premier pas vers une vraie banque postale. Les banques postales ont fait leurs preuves, et il y a un potentiel indéniable au Canada. Tout ce qui manque, c’est le courage politique de mettre la machine en marche.
Traduit de l’anglais par le STTP


