Ces dernières années, la population ontarienne a entendu deux messages très différents au sujet des écoles publiques. D’un côté, le gouvernement provincial affirme réaliser des investissements historiques dans l’éducation, en injectant plus d’argent que jamais dans les programmes courants, les infrastructures et les initiatives ciblées. De l’autre côté, les défenseurs de l’éducation et les chercheurs dénoncent l’augmentation de la taille des classes, la détérioration des bâtiments, la hausse de la violence à l’école et la diminution des ressources destinées aux élèves ayant besoin d’un soutien supplémentaire en raison d’un handicap, d’un faible statut socioéconomique ou d’autres circonstances. Au cours de l’année écoulée, le ministère de l’Éducation a reconnu certaines lacunes dans le système public, mais il en a imputé la responsabilité aux conseils et conseillers scolaires. Pour quiconque se soucie de l’avenir de l’éducation publique en Ontario, il est difficile de savoir ce qui se passe réellement.

Pour séparer le bon grain de l’ivraie, ou les faits de la propagande politique, il faut regarder les chiffres. Le système scolaire public de l’Ontario accueille deux millions d’élèves, emploie 227 000 personnes et dispose d’un budget de plus de 30 milliards de dollars. Dans un système d’une telle envergure, il est facile de rejeter la faute sur autrui, de balayer les problèmes sous le tapis ou de réaffecter les fonds pour masquer les coupes budgétaires. C’est précisément ce que le gouvernement de l’Ontario a fait au cours des huit dernières années. Les 11 graphiques et tableaux qui suivent illustrent des situations où le financement n’a pas suivi l’évolution des besoins, ainsi que quelques exemples de ce que cela signifie concrètement sur le terrain. La tendance est claire : on demande aux écoles et aux enseignants de faire plus avec moins de moyens, et ce sont les élèves qui en pâtissent.

L’enveloppe principale du financement des écoles publiques est appelée « financement principal de l’éducation » (anciennement « subventions pour les besoins des élèves »). Le financement par élève, ajusté à l’inflation, est en baisse depuis l’année scolaire 2018-2019. Il a atteint son niveau le plus bas en 2022-2023, puis a remonté, mais il reste inférieur de 220 $ à ce qu’il était lorsque le gouvernement progressiste-conservateur est arrivé au pouvoir en 2018. Dans un système scolaire comptant plus de deux millions d’élèves, une réduction de 220 $ par élève équivaut à un déficit budgétaire estimé à 453 millions de dollars rien que pour 2026-2027.

Pendant que certaines coupes budgétaires privent les élèves d’occasions qu’ils ne retrouveront jamais, comme apprendre à jouer d’un instrument, d’autres coupes créent une pression financière qui se répercute sur les années suivantes. En conséquence, les listes d’attente pour le soutien en éducation spécialisée ne cessent de s’allonger, les fournitures scolaires ne sont jamais réapprovisionnées, les fuites dans les toitures ne sont jamais réparées, les programmes de lutte contre le racisme sont reportés, etc. Le déficit cumulé des écoles de l’Ontario depuis 2018-2019 s’élève désormais à la somme colossale de 6,5 milliards de dollars. Cette somme correspond à ce que les conseils scolaires auraient dû recevoir si leur financement avait suivi le rythme des inscriptions et de l’inflation au cours des huit dernières années.

En 2024, 37 % des écoles de l’Ontario étaient en mauvais état, contre 29 % en 2020. Rien que sur cette période de quatre ans, le nombre d’écoles nécessitant des réparations majeures a augmenté de 423. Ce décompte ne tient pas compte des quelque 7 000 classes préfabriquées pour lesquelles aucune donnée n’est disponible. La situation varie considérablement d’un conseil scolaire à l’autre. Dans 17 d’entre eux, 50 % ou plus des écoles sont en mauvais état. Quatre conseils comptent même plus des trois quarts de leurs écoles en mauvais état : le conseil scolaire du district de Toronto (84 %), le conseil scolaire catholique du comté de Renfrew (77 %), le conseil scolaire du district de Limestone (76 %) et le conseil scolaire du nord-est de l’Ontario (75 %).

La situation n’est pas près de s’arranger. Selon le Bureau de la responsabilité financière de l’Ontario, le gouvernement provincial devrait dépenser 21,7 milliards de dollars sur dix ans pour résorber l’arriéré de réparations et maintenir les écoles en bon état. Or, le plan actuel ne prévoit que 12,5 milliards de dollars, soit 58 % du montant nécessaire. Les réparations vont continuer de s’accumuler et deviendront de plus en plus coûteuses.

En Ontario, le financement de l’éducation spécialisée ne repose pas sur l’évaluation des besoins réels des élèves. Au contraire, près de 90 % du financement est attribué d’après le nombre global d’inscriptions, au moyen d’un modèle statistique qui estime assez mal les besoins. En conséquence, les conseils scolaires reçoivent des montants plutôt arbitraires qu’ils répartissent entre les écoles. Une fois remis aux écoles, ces fonds sont répartis entre les élèves ayant des besoins en éducation spécialisée. Des facteurs opérationnels, tels que la taille des classes et les infrastructures matérielles, influent également sur le niveau de financement alloué aux élèves, creusant encore l’écart entre les besoins réels et le soutien apporté. Ce modèle de financement est néfaste pour les élèves ayant des besoins en éducation spécialisée, ainsi que pour leurs enseignants et leurs familles.

L’un des nombreux indicateurs de l’échec de ce modèle de financement est que les conseils scolaires dépensent chaque année plus que les fonds qu’ils reçoivent pour l’éducation spécialisée. Pour l’année scolaire 2025-2026, près de 10 % de ces dépenses ont été financées par d’autres enveloppes budgétaires. Cette réaffectation ne signifie pas pour autant que les besoins des élèves en éducation spécialisée ont été comblés. Loin de là. Un rapport récent du Bureau du vérificateur général fait état d’un niveau inacceptable de besoins non comblés. Tout ce que prouvent les réaffectations récurrentes, c’est que les besoins sont si pressants que les conseils scolaires et les écoles sont obligés de sacrifier d’autres aspects du programme éducatif.

Les parents sont informés que la taille des classes de la 4e à la 8e année est limitée à 24,5 élèves, mais constatent souvent que les classes de leurs enfants sont bien plus nombreuses. Et la moitié des élèves de la province sont concernés. Cette situation s’explique par l’absence de plafonds stricts pour ces niveaux. La limite de 24,5 élèves correspond simplement à la moyenne du conseil scolaire. Autrement dit, certaines classes peuvent être plus petites que la moyenne et d’autres plus nombreuses. Durant l’année scolaire 2025-2026, 3,4 % (1 054) des classes de la 4e à la 8e année comptaient 30 élèves ou plus. Ce pourcentage correspond à la moyenne provinciale; certains conseils scolaires présentent un pourcentage plus élevé de classes surchargées, par exemple, le conseil scolaire du district de Toronto, qui avait 7,8 % (256) de classes de 30 élèves ou plus dans les niveaux concernés.

Ces chiffres ne tiennent pas compte de la complexité des classes. Dans une analyse pondérée, les élèves n’ayant pas besoin d’éducation spécialisée se verraient attribuer un coefficient de pondération égal à 1, tandis que les autres se verraient attribuer un coefficient plus élevé (par exemple, 1,2 ou 1,5). Si le ministère de l’Éducation rendait disponibles les données nécessaires à ce type d’évaluation, ces chiffres seraient considérablement plus élevés et refléteraient mieux la réalité en classe.

Les inscriptions à la formation en ligne, qui augmentaient lentement depuis 2014-2015, ont connu une forte accélération à partir de 2019-2020. Pour l’année scolaire 2024-2025, elles ont atteint 288 330, soit plus de cinq fois les 53 520 enregistrées dix ans auparavant. En comparaison, le nombre global d’inscriptions n’a augmenté que de 4 % au cours de cette période.

En 2019, le gouvernement de l’Ontario a adopté une mesure obligeant les élèves à suivre deux cours en ligne pour obtenir leur diplôme. À l’époque, il avait fait valoir que cette mesure permettrait d’élargir les choix de cours proposés aux élèves. Or, les données récentes montrent que cette nouvelle obligation n’a pas débouché sur de nouvelles opportunités d’apprentissage : les cours suivis en ligne sont ceux du programme régulier. Ce qui a changé, c’est le montant du financement alloué à l’enseignement en présentiel. Le ministère de l’Éducation finance les cours en ligne selon un ratio de 30 élèves pour un enseignant, alors que le ratio pour les cours en présentiel est de 23 pour un. L’apprentissage en ligne permet de réaliser des économies.

Pendant que les écoles primaires entassent plus d’élèves dans les mêmes salles de classe pour compenser les coupes budgétaires, les écoles secondaires obligent les élèves à suivre des cours en ligne, car le budget ne suffit plus à financer 30 crédits de cours en présentiel par élève.

Une diminution du financement se traduit inévitablement par une baisse du nombre d’adultes présents dans les écoles. Entre 2018-2019 et 2025-2026, l’effectif total du système scolaire public de l’Ontario a augmenté de 3 %. En revanche, l’effectif enseignant en classe n’a augmenté que de 0,8 %. Cet écart, dans un système aussi vaste que celui de l’Ontario, signifie qu’il y a aujourd’hui 2 545 membres du personnel enseignant de moins sur le terrain que si l’effectif enseignant avait augmenté de 3 %.

Le personnel enseignant n’est pas le seul à veiller à ce que les élèves apprennent et s’épanouissent dans un environnement sain et sécurisé. Il faut tout un village, et ce village est en train de rétrécir. D’autres catégories de personnel ont vu leur effectif augmenter à un rythme plus lent que celui de l’effectif scolaire global. C’est notamment le cas du personnel de bibliothèque et d’orientation; des surveillants chargés de veiller à la sécurité à la cantine, pendant la pause de midi, dans l’autobus et dans la cour d’école; des concierges qui assurent la propreté et la sécurité des bâtiments; ainsi que du personnel de maintenance qui veille au bon fonctionnement des écoles.

Ni la formule de financement de l’éducation, ni les normes de fonctionnement des écoles n’exigent que le personnel augmente au même rythme que le nombre d’élèves. Dans certains cas, la croissance peut être absorbée par les capacités existantes; de plus, le fonctionnement des écoles dépend parfois davantage du nombre de bâtiments et de leurs caractéristiques. Néanmoins, la tendance est généralisée et évidente : il y a moins d’adultes présents dans les écoles, à divers postes essentiels.

Sur les 20 années écoulées de 2002-2003 à 2022-2023, la proportion de jeunes enseignants en début de carrière a chuté de façon spectaculaire. Les moins de 40 ans ne représentent plus que 30 % de l’effectif enseignant actuel, contre 45 % en 2002-2003. Ceux qui ont intégré la profession au cours des cinq dernières années ne représentent plus que 13 % de l’effectif actuel, contre 23 % en 2002-2003.

Dans le domaine de l’enseignement, où les stages et le mentorat sont des éléments clés de la formation, les éducatrices et éducateurs expérimentés jouent un rôle crucial pour aider les nouveaux venus à développer leur plein potentiel. Cependant, le vieillissement de la main-d’œuvre présente des risques. Si un trop grand nombre partent à la retraite en même temps, l’expérience de terrain pourrait considérablement diminuer, ce qui entraînerait une pénurie de personnel enseignant. En 2026, le gouvernement de l’Ontario a réduit la durée des programmes de formation en enseignement de deux ans à un an, dans l’espoir d’attirer davantage de personnes vers cette profession. Cette mesure pourrait toutefois ne pas produire les résultats escomptés. En effet, l’Ontario compte environ 48 000 enseignantes et enseignants certifiés qui ont terminé leur formation, mais qui ne travaillent pas actuellement dans le système scolaire provincial. Le sous-financement chronique des écoles, des programmes spécialisés et des infrastructures pourrait peser davantage qu’une année de formation de plus ou de moins sur les décisions des enseignantes et enseignants actuels et futurs.

Au cours d’une année donnée, les conseils scolaires peuvent afficher un excédent budgétaire, soit parce que les fonds provenant de chaque enveloppe budgétaire n’ont pas tous été dépensés, soit parce que les écoles ont généré des revenus supplémentaires grâce à des collectes de fonds, soit encore en raison d’entrées exceptionnelles provenant d’opérations financières, comme la vente d’un actif. Le ministère de l’Éducation leur permet de transférer cet excédent vers une réserve et de l’utiliser progressivement, en fonction des besoins. Entre 2018-2019 et 2025-2026, la tendance en matière d’excédent et de déficit a sensiblement évolué. Au début de cette période, près de 10 % des 72 conseils scolaires de l’Ontario étaient déficitaires en fin d’exercice, mais dans les années suivantes, cette proportion a triplé. Pour l’exercice 2025-2026, 57 % des conseils scolaires prévoyaient de dépenser plus que leurs revenus.

Le montant des réserves des conseils scolaires a également diminué au fil des ans. En 2021-2022, l’excédent cumulé de l’ensemble de ces conseils s’élevait à 6,6 milliards de dollars, mais les projections le chiffrent à 5,9 milliards de dollars pour l’exercice 2025-2026. Après ajustement pour tenir compte de l’inflation, le montant des réserves a diminué de 19 %. Leur proportion par rapport au total des revenus annuels est ainsi passée de 23 % à 17 % au cours de cette période. C’est un autre signe évident du sous-financement chronique du système scolaire de la province.

Ces deux dernières années, le gouvernement de l’Ontario a lancé une vendetta contre les conseils et les conseillers scolaires, leur reprochant une mauvaise gestion des finances et un manque de compétences. Le ministère de l’Éducation est ainsi intervenu dans la gestion de huit conseils scolaires en nommant des superviseurs chargés de les diriger temporairement. Pourtant, une analyse approfondie des dépenses administratives, y compris des coûts liés aux conseillers et à l’administration des conseils, révèle une tendance stable. Entre 2018-2019 et 2025-2026, la part des dépenses administratives dans le total des dépenses a oscillé entre 2,7 % et 2,8 %, avec de faibles variations. De plus, pour l’année scolaire 2025-2026, six des huit conseils scolaires ayant fait l’objet d’une intervention présentaient un ratio inférieur à la moyenne provinciale. En résumé, les conseils scolaires ne présentent aucun signe de surcoût administratif.

Les élèves et leurs familles écoperont

Plus de deux millions d’élèves fréquentent près de 5 000 écoles à travers l’Ontario. Ce système scolaire est une immense machine qui mobilise de nombreux professionnels aux profils variés : ceux qui assurent le transport des élèves en toute sécurité entre leur domicile et l’école, ceux qui dispensent les cours, ceux qui accompagnent les élèves ayant des besoins spéciaux, ceux qui veillent à la propreté et au bon fonctionnement des bâtiments, ainsi que ceux qui s’occupent des tâches administratives en coulisses. Les enjeux sont d’une importance majeure. Tous ces professionnels contribuent à la mission de soutenir l’apprentissage et le développement des enfants, et de les préparer à affronter un monde et une économie en constante évolution. Le gouvernement de l’Ontario doit veiller à ce que les enseignants disposent des outils nécessaires pour accomplir cette mission importante. Or, année après année, il demande aux écoles et au personnel enseignant d’en faire toujours plus avec moins de moyens. En bout de ligne, ce sont les élèves et leurs familles qui paieront le prix du sous-financement du système scolaire public. Et ce prix est trop élevé.